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Portrait intellectuel de CLELIA

Entretien avec Jean Lallot et Jean Perrot, fondateurs des sessions, réalisé le jeudi 8 décembre 2007 par Sophie Rabau et Bérenger Boulay. La transcription de cet entretien a été réalisée avec le concours de Pedro Duarte, Jean-Marie Duchemin, Frédérique Fleck et Renaud Viard.

Ça a commencé comme ça.

Sophie Rabau : Nous aimerions entamer cet entretien avec une première question très ouverte : comment ces sessions ont-elles commencé ? Quelle a été l’impulsion qui a permis leur existence au tout début ?

Jean Perrot : Le début, c’est 68. Ces sessions sont nées d’une réaction positive aux événements de 68, dans la mesure où il est apparu que l’université, qui devait se renouveler, avait besoin de réfléchir sur la manière de se renouveler, donc d’évoquer un certain nombre de questions. Et pour moi, évidemment, qui étais enseignant de linguistique générale à la Sorbonne, il s’agissait d’essayer d’améliorer les choses en ce qui concerne les enseignements touchant le langage et ceux concernant les langues, et les rapports de ces enseignements avec d’autres types de spécialités ; notamment, un besoin qui me paraissait tout à fait sensible, c’était de mettre fin à la coupure qui existait chez les spécialistes des langues anciennes, des langues classiques, coupure entre ces études et la linguistique, alors que les études latines doivent normalement bénéficier des études de linguistique générale, de même pour les études grecques et toutes autres concernant des langues. Il y avait là un problème auquel il me semblait qu’il était possible d’envisager de donner une solution.

Jean Lallot : Bien entendu, je ne peux qu’acquiescer à ce que vient de dire Jean Perrot, mais je voudrais donner à la chose un tour un peu plus précis dans les événements et peut-être un peu plus pittoresque. Pour moi, le moment décisif où les sessions d’Aussois ont été conçues, c’est le jour où il y avait à l’École Normale, dans la salle des Actes, une réunion organisée par l’Association des Professeurs de Langues Anciennes de l’Enseignement Supérieur (APLAES), où la vedette était précisément Jean Perrot. Le thème de cette réunion était « linguistique et langues anciennes », ou quelque chose comme ça. Jean Perrot avait en effet pris la parole de manière tout à fait convaincante pour dire ce qu’il vient de résumer là en deux phrases ; et moi, jeune caïman à l’époque, caïman de philologie classique, j’étais au fond de la salle, et je me réjouissais beaucoup d’entendre de telles paroles dites par un de ces professeurs représentant la corporation des professeurs de langues anciennes de l’enseignement supérieur. Et applaudissant intérieurement le discours de Jean Perrot, j’ai demandé la parole et j’ai dit : « Ben oui, tout cela est bien beau mais est-ce qu’on ne pourrait pas organiser quelque chose pour donner une première réalisation aux idées suggérées par Jean Perrot ? ». Et on m’a répondu par une sorte de défi : « Eh bien, faites-le ! ». Et nous l’avons fait.

Déplacements intellectuels.

Bérenger Boulay : Il me semble que les sessions d’Aussois ont donné lieu à un certain nombre de déplacements intellectuels. Ces sessions ont mis en avant la théorie, et d’abord la théorie linguistique pour l’étude des langues anciennes et des sciences de l’Antiquité, alors pourquoi cette promotion de la théorie et de la linguistique ?

JP : Ce qui nous préoccupait, c’était de faire en sorte que les enseignants et les étudiants dont la spécialité était le grec ou le latin comprennent d’abord la nécessité de s’assurer un minimum de bases concernant le fonctionnement du langage et la structure des langues. En tant qu’enseignant de linguistique générale, il me semblait que je représentais une discipline qui devait s’imposer d’une manière ou d’une autre dans les cursus de tous les étudiants qui travaillaient sur des langues, qu’elles soient vivantes ou mortes. Voilà l’idée dont je suis parti. Il fallait donc s’orienter vers des sessions qui apportent une initiation large au problème du langage et des langues, de telle façon que les étudiants – et les collègues d’ailleurs, pas seulement les étudiants – voient comment se posait à eux le problème des acquisitions nécessaires d’ordre théorique. Il fallait faire cela en travaillant concrètement sur des analyses de langues, qui naturellement pouvaient être de façon privilégiée les langues anciennes, mais aussi d’autres langues.

SR : Ma question est peut-être naïve, mais étudier les langues anciennes en regard d’une théorie linguistique n’allait donc pas de soi ?

JL : Cela n’allait pas du tout de soi. Il faut savoir que, à l’époque – on l’ignore maintenant – à l’époque, pour faire des études classiques, du latin ou du grec, on était astreint, au niveau de la Licence, à faire un certificat qui s’appelait le certificat de grammaire et de philologie, qui était une obligation dans la Licence de Lettres classiques, et qui était vécu comme un cauchemar par la plupart des étudiants qui préparaient la Licence et qui seraient les futurs agrégés de Lettres classiques et les futurs professeurs, pour beaucoup d’entre eux, de l’enseignement supérieur. Pour eux, la linguistique se réduisait à une image caricaturale des supplices qu’on leur avait fait endurer dans le programme de ce certificat appelé officiellement de grammaire et philologie, et que tout le monde appelait le certificat de philologie, sans savoir ce que signifiait le mot philologie. Quand j’ai fait la proposition, que je rappelais tout à l’heure, d’essayer d’appliquer ces idées lancées par Jean Perrot, j’étais frais émoulu de mes propres études d’agrégé de grammaire et de licencié de linguistique générale, ayant suivi les cours de Jean Perrot et de quelques autres à la Sorbonne, et je pensais que j’avais fait un effort pour faire ce chemin qui mettait en rapport les langues et la théorie linguistique ; j’avais une espèce de vanité, je pensais que j’étais un peu meilleur que les autres. À l’époque, nous baignions tous dans l’ambiance du structuralisme, le structuralisme linguistique, la phonologie, qui en était peut-être le fleuron le plus manifeste, où l’on apprenait à regarder la matérialité de la langue d’une manière qui n’effleurait personne d’autre que ceux qui avaient été initiés. Eh bien, cela, nous avions la volonté de le faire connaître à nos pauvres collègues littéraires demeurés dans leur savoir à l’ancienne, et l’entreprise – je le dis pour moi – avait quelque chose d’une entreprise de civilisation, pour ne pas dire d’évangélisation de nos collègues littéraires.

SR : Mais alors, cette entreprise d’évangélisation semble être devenue plus ambitieuse par la suite, puisque, peut-être sous l’influence du paradigme structuraliste dominant, les sessions se sont, je crois, assez vite ouvertes à la théorie littéraire, à ce qu’on appelait, déjà à l’époque, la poétique. Comment s’est fait finalement ce passage d’une approche théorique linguistique à une approche théorique plus orientée vers la littérature ?

JL : Eh bien, ce passage s’est fait, il faut le dire, grâce à une personne qui était venue participer à la première session, qui a eu lieu en 1969. Nous étions peut-être une petite vingtaine à nous être réunis à l’appel des organisateurs, Jean Perrot et moi-même, à Aussois, et, parmi cette vingtaine de participants, il y avait Florence Dupont, qui était, comme moi à l’époque, très jeune, et qui était déjà très enthousiaste pour ce qui se vulgarisait, à l’époque, en matière de théorie littéraire. J’ai prononcé tout à l’heure le mot d’évangélisation ; elle a effectivement exercé un véritable apostolat, qui a pris la forme de cinq conférences après le dîner, conférences off, hors programme, pour nous dire que la linguistique, c’était très bien, il en fallait, il en fallait même beaucoup, mais que cela ne suffisait pas, il fallait aussi y joindre la théorie littéraire. Et son intervention a eu pour effet que dès l’année suivante, les sessions, qui étaient au départ des sessions de linguistique, se sont prolongées sous la forme de deux sessions successives : une semaine de linguistique et une semaine de théorie littéraire. Et pendant plusieurs années, ce régime de la double session a continué, jusqu’à ce que cela paraisse trop lourd et que l’on regroupe les deux dans une session unique, comme c’est le cas maintenant.

SR
 : Alors vous, qui étiez plutôt grammairien, ou linguiste, comment avez-vous vécu cette ouverture à des questions plus littéraires et à la poétique ? Est-ce que cela vous a apporté quelque chose, d’entendre un propos plus orienté vers des questions littéraires et, inversement, aviez-vous le sentiment d’apporter quelque chose, en tant que linguiste, et en tant que grammairien, à des collègues plus orientés vers la recherche littéraire ?

JP : Je n’ai jamais regretté ce qui m’apparaissait comme un enrichissement pour les sessions d’Aussois. Il est facile de comprendre que ce soit reçu, par les uns comme par les autres, comme une orientation favorable. En ce qui concerne les littéraires, je pense qu’il était bon de leur faire connaître plus précisément les objectifs et les méthodes de la linguistique, d’autant qu’ils étaient portés, même ceux qui connaissaient peu la linguistique, à se documenter pour se servir des instruments de la linguistique au bénéfice de la littérature. Et, en ce qui concerne les linguistes, c’était pour eux une occasion de découvrir que la littérature, ce n’était pas du vent, et que l’on pouvait adopter des attitudes scientifiques pour l’étude de la littérature, ce qui est quand même un résultat appréciable.

SR : Jean Lallot, un complément sur cette question ?

JL : Oui, un complément très personnel ; je pourrais dire bien des choses, mais je voudrais simplement dire que, personnellement, j’ai accueilli avec beaucoup de faveur la prédication de Florence Dupont, dont j’ai parlé tout à l’heure, et que c’est de grand cœur que nous avons donc inauguré, à partir de l’année suivante, une session dite de littérature, mais une session qui était faite dans le même esprit que l’autre ; simplement, les méthodes et les objets étaient différents. Et donc nous nous donnions d’un commun accord un programme pour la session suivante, qui a été une fois les Idylles de Théocrite, une autre fois la Poétique d’Aristote. Et, l’année où nous avions mis la Poétique au programme, plusieurs d’entre nous s’étaient chargés de préparer des exposés sur tel ou tel passage de l’œuvre d’Aristote, et il se trouve que Roselyne Dupont-Roc et moi-même avions pris une de ces portions du texte à présenter et à problématiser, dans une perspective peut-être un petit peu renouvelée, précisément, par la théorie structuraliste qui envahissait toute espèce d’activité intellectuelle et de recherche à l’époque. Je ne sais pas si ce que nous avons fait était bon, mais ce qui est sûr, c’est que cela nous a mis au travail sur un texte que nous n’aurions par ailleurs sans doute jamais spécialement travaillé, ni Roselyne Dupont-Roc ni moi-même, et certains savent peut-être que cela a produit, quelques années après, un résultat sous la forme d’un livre. Donc, c’est une conséquence indirecte, mais importante, pour nous en tout cas – pour les autres je n’en sais rien –, de cette nouvelle orientation des sessions.

BB : Face à ces déplacements intellectuels vers la linguistique et vers la théorie littéraire, quelles ont été les réactions de vos collègues antiquisants, linguistes, grammairiens ? Avez-vous plutôt essuyé des critiques, avez-vous été plutôt encouragés ?

JP : Je crois qu’il faut se féliciter de la façon dont cette initiative a été accueillie. D’une part, je n’ai pas vu se manifester d’hostilité déclarée et, d’autre part, ceux qui ont fréquenté les sessions d’Aussois en sont devenus des fidèles en nombre très appréciable, et c’était finalement très agréable pour beaucoup de se retrouver dans un milieu qui leur plaisait et dans un cadre qui était adapté à ce qu’on venait y faire. Je crois que, à cet égard, cela a été humainement quelque chose de très satisfaisant.

JL : Je ne peux que confirmer ce que vient de dire Jean Perrot. J’ajouterai tout de même non pas une réserve, mais un complément, en disant que ceux qui se retrouvaient là étaient, en très grande majorité, des jeunes, c’est-à-dire, à l’époque, des jeunes enseignants de moins de trente, trente-cinq ans, et qui avaient en commun cette jeunesse et de baigner plus profondément dans l’esprit du temps. Les gros effectifs des enseignants de langues anciennes du supérieur, l’effectif de niveau magistral, regardaient probablement cela d’un peu loin, sans hostilité, mais sans se compromettre non plus en venant. Mais il y a quelques exceptions notables, je ne citerai pas de noms, mais l’expérience a été faite, et elle a été positive : il me souvient qu’une personne, que donc je ne nommerai pas, et qui était professeur de latin à la Sorbonne, professeur respecté, et à juste titre, a écouté Jean Perrot exposer l’interprétation de ce que c’est que l’ablatif absolu, vu par un linguiste, et j’entends encore cette personne dire : « Eh bien, il a fallu que j’attende l’âge que j’ai maintenant pour comprendre quelque chose à l’ablatif absolu. »

Déplacements institutionnels.

SR : Vous avez prononcé à plusieurs reprises le nom d’Aussois, qui est le nom d’un petit village en Savoie où dès l’origine vous avez décidé de tenir ces sessions. Il y avait là le choix de se déplacer dans un autre lieu et aussi, peut-être, de choisir un autre temps, un temps de vacances et de vacance, puisque les Sessions se sont toujours tenues au mois d’août. Qu’en était-il de ce choix d’un autre lieu et d’un autre temps ? Etait-il lié à ces déplacements intellectuels que nous avons évoqués ? Jean Perrot, je crois que c’est vous qui avez eu l’idée d’organiser les sessions à Aussois.

JP : Il se trouve que c’est moi qui ai organisé à Aussois le premier colloque qui s’y est tenu parce que j’avais reçu la propagande du CNRS pour le centre Paul Langevin qui s’ouvrait. J’avais expérimenté ce centre en y réunissant des spécialistes des études hongroises et finnoises dont j’étais responsable à la Sorbonne. J’ai alors dit, lors de cette réunion à l’Ecole Normale Supérieure où nous avons conçu les sessions, que je connaissais un lieu qui me semblait idéal pour ce que nous voulions faire, un lieu extrêmement tranquille, pas trop proche des lieux de préoccupation de tout un chacun, un lieu agréable et intéressant, un lieu où on se sente libre. Alors Aussois, en Savoie, à 1500 mètres d’altitude, ça paraissait répondre à ce besoin.

SR : Autre déplacement, qui avec le recul peut sembler étrange, très vite ou assez vite a été créée une association loi de 1901 qui permettait l’organisation de ces sessions. C’était là se donner un cadre institutionnel qui n’était pas le cadre universitaire. Alors question directe : est-ce que les Sessions auraient été impossibles à l’Université ? Etait-il nécessaire de se donner ce cadre associatif et pourquoi ?

JL : Ce n’était pas nécessaire du tout. La preuve, c’est que pendant longtemps les sessions ont fonctionné de manière très régulière, sans incident et sans bavure, sans cette association. Il y avait toujours sur place ce que nous appelions une assemblée générale, mais qui n’avait rien d’institutionnel. C’est nous qui décidions de nous concerter un soir dans la semaine que nous passions ensemble pour discuter de ce que nous faisions et de ce que nous ferions à l’avenir. Et parmi les questions à l’ordre du jour de ces rencontres, il y en a eu une qui est revenue à plusieurs reprises : est-ce qu’il ne serait pas bien de fonder une association ? Cette question était d’autant plus légitime que, pendant toutes ces années, avant la création de l’association, c’est moi qui gérais le tout petit budget qui permettait à ces sessions de tourner, tout petit budget qui malgré tout était alimenté par les contributions des participants eux-mêmes, qui m’ont toujours fait confiance sur la gestion de l’argent qu’ils me remettaient. Au bout d’un certain temps, on s’est demandé s’il ne fallait pas tout de même passer à une organisation un peu plus structurée, donc à une association. Mais cette idée qui a été soulevée assez tôt n’a pas reçu de réponse positive si vite que cela, parce que n’oublions pas que nous étions dans cet esprit post soixante-huitard où les structures, sauf quand elles étaient linguistiques, on ne les aimait pas !

BB : Jean Lallot, vous venez de soulever la question du financement. A partir de quand, comment et pourquoi l’institution universitaire a-t-elle commencé à financer une association qui pourtant était en dehors de l’institution ?

JL : Eh bien, il y a eu une évolution qui a été relativement graduelle depuis le moment initial où nous nous rencontrions simplement pour nous enseigner mutuellement et sans que personne réclame le moindre salaire – chacun payait sa pension et son voyage et nous nous instruisions les uns les autres. Mais au bout de quelques années, comme le cercle était quand même relativement fermé, même s’il y avait un peu de recrutement, nous nous sommes vite aperçu que nos capacités d’enseigner à nos collègues tendaient à s’épuiser et nous avons éprouvé le besoin de faire intervenir dans nos sessions des invités, des invités que décemment nous devions indemniser de leur voyage et rémunérer pour leurs interventions. Donc, à partir de ce moment-là, est apparu le besoin d’un minimum de financement extérieur que nous avons demandé à nos établissements respectifs, Jean Perrot à Paris III et moi-même à l’Ecole Normale Supérieure.

JP : Il nous a semblé qu’il fallait élargir les interventions et que lorsque nous invitions des spécialistes français ou étrangers, c’était l’occasion de faire connaître l’existence même de ce groupe qui travaillait dans l’ombre depuis le début. Nous avons donc pratiqué une politique d’invitation assez restreinte et nous avons ainsi élargi à la fois les contacts et les apports scientifiques. J’ajoute que la question des publications sous une forme plus noble que les premiers cahiers s’est posée et que nous l’avons résolue dans un premier temps en organisant entre nos deux établissements un financement conjoint de la revue Lalies créée pour recueillir les actes des sessions.

Des savants et des hommes.

SR : On vient de parler de ce déplacement géographique, de cette structure associative ; peut-être y avait-il aussi quelque chose d’autre qui était différent dans ces sessions, en tout cas c’est le sentiment que Bérenger Boulay et moi-même avons eu quand nous avons commencé à participer à ces sessions, dans les années quatre-vingt-dix et deux mille respectivement, comme jeunes chercheurs. Ce que nous recevions, c’était non seulement une écoute, particulièrement attentive, bienveillante et qui faisait vraiment progresser, mais c’était aussi le sentiment très fort d’être face à des gens qui, le temps de ces sessions en tout cas, oubliaient les enjeux de pouvoir, la hiérarchie qui peut marquer parfois la vie universitaire. La question que j’aimerais poser, c’est celle de savoir si vous faites un lien entre cette absence d’enjeux de pouvoir et de hiérarchie et la vie intellectuelle, la recherche : est-il important de changer les relations entre les hommes pour que les savants puissent mieux travailler ?

JL : La question n’est pas très facile et il serait un peu présomptueux de prétendre y répondre. Mais, premièrement, je voudrais dire que, en tant que l’un des initiateurs, des fondateurs de ces rencontres, il m’est particulièrement agréable d’entendre ceux de la génération suivante dire qu’ils se sont sentis bien accueillis quand ils étaient, eux, jeunes et que nous, nous l’étions moins. Pour ce qui est des enjeux de pouvoir et, disons, des effets du déplacement géographique, cela se présente à mon avis de la façon suivante : au début, il n’y avait pas de mandarins. Jean Perrot n’était pas un mandarin, et moi encore moins, je suis un peu plus jeune que lui. Nous étions des égaux, et cet esprit s’est perpétué : les jeunes égaux de l’époque sont devenus de vieux égaux et, peut-être, des mandarins dans leurs universités respectives. Mais, à Aussois, il y avait, me semble-t-il, une sorte de suspension des réactions mandarinales qui a perduré au plus grand bénéfice des participants, qui se sentaient en effet non pas accueillis par des maîtres, mais comme des égaux par des égaux. C’est peut-être un peu illusoire, mais s’ils le disent, ça doit être vrai.

JP : Je souscris pleinement à ce que vient de dire Jean Lallot. Je crois que les choses changent complètement, la situation des individus les uns par rapport aux autres change complètement quand on est dans un cadre complètement débarrassé de l’Université comme à Aussois, où on se sent totalement libre. Les mandarins, me semble-t-il, il a dû en venir, je ne cherche pas à les retrouver, mais les mandarins étaient « démandarinisés » très rapidement, dès l’arrivée à Aussois. C’était déjà un objectif très important qu’il fallait atteindre.

Jalons pour une histoire intellectuelle de Clelia.

SR : Je crois qu’on a compris maintenant comment sont nées ces sessions. Essayons d’en faire sinon l’histoire, du moins de poser des jalons pour cette histoire. Voyez-vous, l’un ou l’autre, une évolution dans l’histoire des sessions ? Et, notamment, la question qui vient à l’esprit, c’est celle de l’évolution du champ de la recherche en sciences humaines en France qui a vu, il faut bien l’admettre, une perte du modèle, une déperdition, si je puis dire, une évolution du modèle structuraliste. Est-ce que ça a pu avoir une influence sur l’évolution des sessions ?

JP : Je pense qu’il faut tout de même relativiser les choses : nous n’allions pas à Aussois pour des discussions purement théoriques. Il ne s’agissait pas d’agiter les grands principes, non : il s’agissait plutôt de faire voir concrètement comment fonctionnaient les langues que le programme prévoyait de présenter et de faire des observations théoriques dans les moments où il était nécessaire de le faire, pour expliquer ce qui était dit. Mais l’objectif n’était pas de discuter des principes fondamentaux de la linguistique.

JL : Je ne pense pas qu’il y ait eu de grandes évolutions théoriques. Je pense que l’esprit même qui a été imprimé à ces rencontres dès le début impliquait, comme Jean Perrot vient de le dire, qu’on n’assène pas des doctrines, fussent-elles géniales et récentes, mais l’esprit était plutôt de s’écouter mutuellement, de travailler ensemble et de réserver bon accueil à ceux ou celles qui, par leur formation antérieure, avaient quelque chose à apporter à quoi on n’avait pas pensé avant. Et là, c’était un lieu où ces choses-là pouvaient se faire, il n’y avait pas de matraquage catéchistique, mais il n’y avait pas de répression non plus. On avait, à la limite, le droit de dire des bêtises.

SR : Un grand tournant, c’est la création de la revue Lalies.

JL : Cette revue Lalies, dont je ne suis pas le père éponyme, quoi que beaucoup en pensent, ce mot qui a une étymologie dans le mot grec lalia qui veut dire « entretien, discussion », a été créée pour la publication des actes, sauf erreur de ma part, de la rencontre de 1979. Et après, chaque année, on a eu un numéro de Lalies alimenté par les travaux de la session. C’est évidemment un élément non négligeable de ce qu’on appelle aujourd’hui la visibilité de notre travail ensemble.

SR : Il suffit de parcourir la collection des Lalies pour voir que tous les grands noms de la poétique, de la théorie littéraire et de la linguistique générale sont venus à Aussois ; cela, c’est gravé sinon dans la pierre, du moins dans le papier. Mais ce à quoi je voudrais faire appel maintenant, c’est votre mémoire individuelle, pour que vous nous racontiez peut-être une anecdote qui aurait marqué les sessions et dont vous vous souvenez tout particulièrement.

JL : Ce sera un peu, effectivement, anecdotique, mais la question m’y conduit. Une année, nous avions parmi nous, et c’était tout à fait exceptionnel, deux maîtres de l’Université respectés, et qui le savaient, qui nous avaient honorés de leur visite à Aussois et qui, il faut dire, ont bien joué le jeu de la session d’Aussois. Et simplement, il leur a été donné d’entendre un exposé auquel ils n’étaient pas du tout préparés puisqu’à la époque un jeune, que j’appellerais un jeune Turc, que je ne nomme pas non plus – il se reconnaîtra peut-être s’il a connaissance de cette interview –, en pantalon jean rouge vif, est monté au tableau et a expliqué la morphologie de l’imparfait du verbe « être » en latin, en posant comme forme de base le radical s- suivi du morphème -ba- d’imparfait – d’imparfait régulier, n’est-ce pas – et en disant qu’il y avait des théoriciens plus que sérieux, contemporains, dont il se faisait le porte-parole, qui dérivaient eram de s-bam, eh bien, les personnes auxquelles j’ai fait allusion précédemment ont eu beaucoup de peine à avaler cette révélation !

L’avenir de Clelia.

SR : Bon, nous venons de le comprendre : ces sessions, c’est une entreprise qui a duré et – le fait est assez exceptionnel pour le souligner – qui s’est perpétuée d’une génération à l’autre puisque, finalement, si nous prenons ici Bérenger Boulay, on peut dire qu’il représente la troisième, peut-être même la quatrième génération de chercheurs à venir aux sessions d’Aussois. Donc, qui dit génération dit transmission, voire message des « anciens », et c’est ce message que nous aimerions recueillir de vous, notamment à propos de l’avenir : comment le voyez-vous, cet avenir des sessions ?

JP : Eh bien, c’est un tableau contrasté qu’il faut faire. D’une part, j’ai l’impression que nous pouvons nous féliciter d’avoir conduit cette entreprise et – sans exagérer notre satisfaction – d’avoir surmonté les difficultés rencontrées. Nous pouvons dire que nous sommes restés fidèles à un objectif qui nous semblait capable d’apporter un progrès dans les mécanismes de l’enseignement supérieur, dans la façon de concevoir, disons, de l’humanité dans la recherche. Ça n’a pas été sans peine, sans problèmes : nous avons dû nous délocaliser déjà deux ou trois fois. Nous sommes maintenant devant un nouveau problème de changement de lieu et les soutiens financiers, modestes mais essentiels, dont nous avons naguère bénéficié, nous font aujourd’hui défaut. Ça n’est pas simple, on en a déjà fait l’expérience. Mais je fais confiance, nous faisons confiance aux jeunes générations de chercheurs qui prennent vaillamment la relève et qui, certainement, auront à cœur de poursuivre une entreprise à laquelle, je pense, ils ne regrettent pas de s’être associés et d’apporter – puisqu’il s’agit du présent – un concours aussi enthousiaste que la sagesse le permet.

Jean Perrot, Jean Lallot, Sophie Rabau, Bérenger Boulay

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